« Dans les compositions photographiques, les installations, les vidéos que je propose, il y a toujours quelque chose de l’ordre de l’écume, du ressac. En fait, je me pose souvent cette question : « Que me reste-t-il de tout cet entrelacs d’images ? » et au-delà « Quelles traces du désir subsistent de ces images en moi? ». Dans les « images hybrides » que je fabrique, la manipulation numérique constitue un filtre permanent de protection de mes souvenirs, de mes fantasmes qui se livrent à moi de manière abrupte mais qui couplés à des images empruntées au monde du cinéma ou à la publicité de mode, apparaissent davantage comme des « simulacres », des « images mentales ». Toutes ces images personnelles, empruntées, transformées, détournées résultent et témoignent d’une mémoire en perpétuelle renouvellement qui questionne une réalité fragile et complexe ».


« In the photographic compositions, the installations, the videos which I propose, there is always something of the order of the foam, of the surf. In fact, I often ask myself this question: " What does it remains to me of all this interlacing images? " And beyond " What tracks of the desire remain of these images inside me? ". In those " hybrid images " which I make, the digital manipulation constitutes a permanent filter to protect my memories, my phantasms, which are engaged in me in an abrupt way but coupled with images borrowed from the world of the cinema or the advertising of fashion, appear more as " enactments " or " mental images ". All these personal, borrowed, transformed, diverted images result and show of a memory in perpetual renewal which questions a fragile and complex reality ». 

 

 

 

 

 

 

Marie Minot, diplômée de l’Ecole des Beaux-arts de Bordeaux en 2006 travaille dans le champ de l’image et de l’installation.
À partir d’images-source issues de ses déambulations sur le web ou de prises de vue accumulées sous la forme de collections d’images, elle produit selon son expression : des « compositions digitales ». Celles-ci sont conçues comme des « interfaces » entre réel et fiction, ce sont des visions fantasmées, extatiques et métaphysiques qui questionnent la complexité du réel et sa fragilité. Elle écrit dans ses carnets : « Dans ma démarche il est question d’identité numérique, je ne cherche pas à représenter le monde. Je produis des compositions digitales par le jeu de la « simulation ». Les images de Marie Minot font entrer le spectateur dans des zones indéterminées qui ne renvoient à aucune réalité sous-jacente. S’évanouissent avec elles, l’original et l’authentique pour laisser place à un univers d’apparences glacées et inquiétantes, d’ambiances faussement sophistiquées qui mettent en scène des sujets impersonnels, des formes abstraites, des espaces de méditation qui n’ont plus vraiment de référents. Jean Baudrillard écrit: « Le réel ne s’efface pas au profit de l’imaginaire, il s’efface au profit du plus réel que le réel : l’hyperréel. Plus vrai que le vrai : telle est la simulation ». Les nouvelles images témoignent d’un monde actuel désormais livré aux flux de toutes natures. Les « compositions digitales » de Marie Minot montrent à leurs manières des identités indéterminées. Difficilement dénommables, ses images que l’on pourrait, en langue française, qualifier tour à tour : d’« hyper-estampe », ou bien d’« estampe digitale » ou « virtuelle », d’« imprimé » ou d’« impression numérique », etc., ou en anglais : de « computer art print » ou de « digital art print » posent questions aux spectateurs, et c’est là toute leur force. Marie Minot, à travers de très belles expressions, écrit à propos de son travail artistique : « Là est l’épicentre de mon intention : L’émergence d’un certain vide narratif. À travers des visions rêvées et sensitives je questionne l’énigme du réel et sa complexité, à l’ère du tout numérique ».

 

Christian Malaurie, Ecrivain et chercheur, enseigne l’anthropologie de l’art a l’université Bordeaux
Montaigne, Fr.

Since graduating from the School of Fine Arts in Bordeaux in 2006, Marie Minot has been working in the field of image and installation. From image-sources from her wanderings on the web, or shooting accumulated in the form of collections and images, she produces in her words « digital compositions ». These are designed as interfaces between reality and fiction, they are fantasy, ecstatic and metaphysical visions which question the complexity and fragility of reality. She wrote in her diaries : « In my approach it is question of digital identity, I do not seek to represent the world. I produce digital compositions by play of simulation ». Marie Minot’s images bring the spectator into unspecified areas not referring to any underlying reality. The original and the authentic vanish and blend together to create a universe of icy and disturbing appearances. Falsely sophisticated atmospheres stage impersonal subjects, abstract forms, meditation spaces which are no longer anchored in reality. Jean Baudrillard writes : « Reality does not give way to the imaginary, it fades in favour of more real than the real : the hyperreal. More true than the true : such is the simulation ». New images bear witness to a world now open to flux. Marie Minot’s « digital compositions » show undetermined identity. Her images are difficult to qualify : in French one might call them « hyper-estampe » or « estampe digitale » or « virtuelle », « imprimé » or « impression numérique » or in English « computer art print » or « digital art print ». They push the spectator to question what they see, that is their strenght. Marie Minot conveys beautifully the meaning of her artistic work : « Here is the epicentre of my intention, the emergence of a certain empty narrative. Through dreamed and sensory visions I question the Enigma of reality and its complexity at the time of digital era ».

 

Christian Malaurie, Writer, searcher, teach art anthropology at Michel de Montaigne Bordeaux III University, Fr

 

 

 

 

 

 

Deux initiales : M


La pratique de Marie Minot est ancrée dans le visuel. Elle réalise des collages digitaux au sein desquels il s’agit de composer par assemblage, en sublimant les anachronismes ainsi provoqués. Il procède bien là du domaine de la photographie plasticienne numérique, mais les tricheries, habituellement convoquées par un tel medium, frôlent ici l’œil du regardeur jusqu’à s’imposer à lui avec une certaine évidence. Si l’image reste fluide, en revanche elle existe pour et par les traces précédant son assemblage, qui sont autant de signes plastiques de sa genèse. La destination de ces coutures apparentes n’est pas de cicatriser, bien au contraire : l’unité de la composition tient précisément dans l’équilibre fragile agi par l’artiste entre ces éléments hétéroclites.
 

« Aujourd’hui en photographie, on est à l’ère de l’hyperréalisme, d’une simulation du réel, de mises en scène extrêmement sophistiquées. Pour me positionner face à ce mouvement, je m’inscris dans un art à la fois immédiat et composé :
le collage numérique. »

 

Les deux mêmes initiales, comme en miroir, commencent de composer le nom de cette artiste bordelaise : M. Ce reflet permanent est également évoqué dans son univers pictural à travers l’élément particulier que représente l’eau, réminiscences sans doute de la pratique de Bill Viola qui l’influence :

 

« L’eau est un symbole très puissant et très évident de purification, et aussi de naissance, et même de mort. Nous venons de l’eau et en un sens, nous glissons à nouveau dans sa masse indifférenciée, lors de notre mort ». Pour M.M., l’eau est à la fois matière et surface, support fragile et profondeurs anxiogènes :
« Dans cette série, l’eau glace l’image. Toujours de l’eau, c’est un leitmotiv. Elle est à la base de mon vocabulaire. L’eau est un symbole de vie, d’obsession – il se trouve que l’eau m’angoisse énormément, me submerge. C’est un espace symbolique commun, que tout le monde peut s’approprier. »

 

Si la peinture transmet son aura à travers matières et couleurs, les compositions graphiques de M.M. se glacent dans une juxtaposition figée d’un bleu aquatique – curaçao, fonds cosmiques et lolitas empruntées. Ses matériaux sont des images qu’elle chine ou développe, des prises de vues découpées et refondues, confondues. Mais ici, la source primaire servant l’agencement n’est pas le propos. Tous les éléments assemblés sont vidés de leur sens : les signifiants sont là, mais les signifiés se retrouvent embués derrière des flots d’informations contradictoires. Seules restent leurs traces, les empreintes qu’ils ont laissées dans la glace pilée où toujours se diffuse un alcool bleu.
Son empreinte picturale, Marie Minot l’a élaborée au fil de son parcours à l’école des Beaux-arts alors qu’elle travaillait le médium « peinture » : sa rugosité, ses mélanges, son côté charnel. Dans son travail photographique les éléments – colorations, matières, sujets – ne se mélangent pas, ils s’accumulent comme autant de couleurs primaires qu’on appliquerait sans les lier. Dans une homogénéité permanente, les calques se superposent mais jamais ne s’unissent. M.M. a commencé à évoluer à travers les images numériques en 2004, mais sa pratique antérieure de la peinture a toujours évolué en parallèle de recherches photographiques :

 

« Très vite, je me suis aperçue que ce qui m’intéressait dans tout cela, c’était la composition, les juxtapositions, que les images soient les miennes ou que je les trouve par ailleurs. La source n’est jamais brute, je la manipule nécessairement, je me l’approprie – excepté dans le cas du Polaroïd. J’ai arrêté la peinture et d’une certaine façon, aussi, la photographie traditionnelle pour me recentrer sur la question du collage. Je peux tout à fait partir d’une photo argentique que je scanne. La question de l’image est omniprésente, les sources sont multiples, elles peuvent être des prises de vue personnelles, des images du web, tout finalement – en théorie, même si en réalité je m’aperçois que ce sont souvent des prises de vue que j’opère en amont. Mais la question n’est pas là finalement, c’est le résultat qui importe. »

 

Ce résultat est issu d’un flux presque cathodique, de trombes de références imagées que l’artiste interrompt pour associer ce qui reste suspendu de ce tourbillon – capture au vol. Ce n’est pas nécessairement du sens qui se dégage de ces associations, mais les stigmates de l’arrachement au signifié créent du sensible. M.M. prend acte du regard troublé qui cherche à justifier ce qu’il voit, où la pensée reste en hypertexte et provoque, à ce moment donné, un travail singulier.
 

« Une image, à mon sens, est intéressante dès lors qu’elle a des contradictions, qu’elle fonctionne en oxymore. Elle va avoir quelque chose de séduisant, et on va être en même temps dans l’aversion et dans un questionnement sur l’érotisme. Un érotisme figé, cristallisé.
Une sorte de désir froid. »

 

Alice Cazaux. Historienne de l’art – Rédaction critique, coordination d’expositions.















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© 2019. MARIE MINOT.